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Le champ des lutins

Dans des temps reculés, il existait à quelque part de notre pays, un territoire interdit aux hommes. Ceux-ci ne devaient pas s’en nora_dominostudios_broceliande_2bisapprocher sous peine de grands malheurs sur eux-mêmes et leur famille ; la terre devait rester vierge et sauvage parce qu’elle appartenait aux lutins.
Mac Lochies, malgré toutes les mises en garde de son épouse et de la communauté, décida cependant de la cultiver. Toutes ces sornettes n’étaient que les bavardages de bonnes femmes et laisser une si belle terre sans culture lui était une injure.

Un matin donc, il décida de retourner la terre. A peine eut-il pris sa pelle et commencé, qu’il entendit une petite voix malicieuse qui lui dit :
- Mais qu’est-ce que tu fais ?
C’était un petit lutin qui venait de sortir d’un trou dans la terre.
- Eh bien, je vais labourer le champ, répondit l’homme.
- Et qui t’as donné la permission ? Repris le lutin.
- Personne, dit l’homme un peu stupéfait.
- Alors, attend, dit le lutin, on va t’aider.

Et cent lutins apparurent, pelle à la main et l’aidèrent à retourner, retourner et retourner encore la terre jusqu’à ce que le champ fût entièrement retourné.

Notre Mac  Lochies s’en retourna rigolard, raconter tout cela à son épouse qui se signa plusieurs fois en geignant :
- Nous serons punis, nous serons punis. N’y retourne pas. C’est le champ des lutins, tu n’as pas le droit, nous serons punis.
Il se contenta de hausser les épaules en pensant que son épouse était bien sotte.

Le lendemain, le sol étant prêt, le paysan voulut semer. Il se rendit au champ et à peine il eut mis la main dans son sac de grain, que la même petite voix lui dit :
- Mais qu’est-ce que tu fais ?
- Eh bien, je plante, répondit l’homme.
- Et qui t’as donné la permission ? Repris le lutin.
- Personne, dit l’homme un peu agacé.
- Alors, attend, dit le lutin, on va t’aider

Et deux cents lutins apparurent et l’aidèrent à semer le champ.

Il rentra chez lui très tôt ; à plusieurs le travail avançait bien plus vite. Etrangement, il se sentit inquiet. La gentillesse apparente du lutin le dérangeait. Il ne souffla mot à son épouse qui d’ailleurs continuait à gémir et se signer chaque fois qu’il posait les yeux sur elle.

Le blé poussait bien, il était d’un beau blond sous le soleil. Un léger souffle de vent le faisait de mouvoir comme une mer calme. La saison avança au rythme qu’il fallait, le temps fut un jour venu de récolter.
Mais l’homme était malade, alors il demanda à son cadet de s’acquitter de la tâche. Le jeune homme était courageux et il partit bon matin pour faire ce qui lui avait été demandé. Quand il arriva devant le champ, il ne put résister et cassa un épi pour goutter le blé.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? demanda alors le même petit lutin qui venait de sortir d’on ne sait où.
- Eh bien, je goutte le blé, répondit le fils.
- Et qui t’a donné la permission ?
- Personne, c’est le champ de mon père. Répondit l’enfant.
- Alors attend, on va t’aider, dit le lutin.

Et quatre cent lutins surgirent de partout et mâchèrent, mâchèrent, mâchèrent tant et plus tout le blé en quelques instants, laissant le jeune homme les yeux ronds comme des soucoupes.
Il rentra donc à la ferme, ventre à terre, expliqua tout cela à son père. Malgré la fièvre qui le tenait le père se leva et tous deux revinrent au champ. Lorsque Mac Lochies vit cela, il rentra dans une rage si violente, qu’il  se mit à frapper son fils, qu’il aimait pourtant beaucoup.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? demanda le lutin qui, une fois de plus venait d’arriver.
- Je frappe mon fils qui a laissé manger tout mon champ, répondit l’homme  furieux.
- Alors on va t’aider, dit le lutin d’un ton dur.

Et huit cents lutins surgirent et frappèrent, frappèrent et frappèrent comme bois vert l’enfant jusqu’à la mort.

Le père, fou de douleur et de honte rentra chez lui si discrètement que, son épouse, ne voyant personne rentrer, s’inquiéta et malgré sa grande peur alla également jusqu’au champ. A peine arrivée, la mère vit le corps ensanglanté de son pauvre enfant, hurla et prit son fils dans les bras, le berça doucement et se mit à pleurer.
- Mais qu’est-ce que tu fais ? Lui demanda le lutin d’un air triste.
- Je pleure mon fils qui est mort, dit la mère en sanglotant.
- Alors attend, on va t’aider.

Mille six cents lutins surgirent alors de la terre et se mirent à verser toutes les larmes de leurs corps, pleurant, pleurant et pleurant encore l’enfant avec sa mère.
Les larmes furent si nombreuses qu’elles formèrent, au début, un petit ru, qui devint ruisseau, jusqu’à devenir un  fleuve qui emporta la mère et l’enfant jusqu’à la mer.

Alors que le père resté seul, hébété, devant son champ dévasté et sa famille emportée regrettait de n’avoir pas écouté sa femme, un insecte le piqua. Il se gratta pour chasser la démangeaison. Le lutin lui demanda alors :
- Mais qu’est-ce que tu fais ?
- je me gratte parce qu’un insecte m’a piqué
- Alors attend, on va t’aider, repris le lutin méchamment.

Et trois mille deux cents lutins surgirent de nulle part et partout à la fois et lui grattèrent, grattèrent et grattèrent encore et encore la peau, puis la chair et enfin le grattèrent jusqu’à l’os.

Il ne fallait pas entrer dans le champ des lutins.

 

photo : www.domino-studios.com

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