Pendant ce temps-là, en Normandie, l'aveuglement à l'intérieur du brouillard était devenu total, et le roulis sous-terrain continuait de faire
des dégâts de plus en plus forts...
Le centre d'enfouissement de la Hague fut la victime la plus violente du séisme qui secouait la Normandie. Les ouvriers, qui étaient dans le noir total n'ont rien vu, mais les bruits étranges dont ils furent témoins eurent de quoi les traumatiser! Les cris déchirants d'une bête énorme jaillissaient des tréfonds de la terre, comme si un mal ou une injustice la torturait. Pourtant, l'étude avait été parfaitement réalisée: on avait tout sondé, tout exploré; cette énorme poche de granit ne laisserait rien filtrer. On savait qu'il ne s'y cachait aucune forme vivante, ALORS?
Quand un bruit métallique assourdissant vint se mêler à la peur des hommes, ils devinèrent qu'un grand branle s'animait parmi les containers... Cela faisait comme si les déchets nucléaires s'étaient mis à vivre, mais le danger prenait soudain une dimension connue de tous! On était bien tenté de communiquer, mais l'aveuglement total empêchait tout altruisme; par ailleurs, toutes les sécurités devaient fonctionner à l'électricité, mais les commandes ne répondaient plus! Il fallait que chacun se souvienne comment sortir de là au plus vite, avant que le phénomène inconnu n'engendre pire: Le spectre de la radio-activité prenait là toute sa puissance...
Un ingénieur en chef, Corentin Gauthier, tentait l'impossible pour les faire fonctionner, même à l'aveuglette. Il avait un souvenir de famille lourd: Son grand-père, mineur dans « les carrières de Cô », à Ploërmel, en Bretagne, était décédé dans un éboulis. Ensuite, sa grand-mère avait affronté la vie avec beaucoup de difficultés, et sa famille entière avait misé sur lui: Il avait été le seul à pouvoir poursuivre des études. Sa probité et sa simplicité à agir avec les ouvriers faisaient oublier son grade professionnel. Cependant, une chose étrange se passait: l'électricité ne daignait fonctionner que lorsque c'était lui, et lui seul, qui touchait les manettes.
Le gouffre était réparti en plusieurs étages de minimum 30 mêtres de haut chacuns, et des portails horizontaux et parfaitement étanches devaient se refermer sur les « piscines »( telles qu'on les appelait dans le jargon) qui ceignaient les dangereux containers. Des ascenseurs reliaient ces sas, mais un escalier de secours était prévu, au cas où... Le problème était là: Tous les hommes avaient réussi tant bien que mal à trouver l'escalier, et tous montaient, paniqués devant ce qui se passait. Les uns bousculaient les autres sans les voir, mais dans leurs peurs ne s'arrêtaient même pas pour venir au secours de qui que ce soit. D'autres, déjà fatigués de n'avoir gravit que quelques centaines de mètres, se résignaient et s'asseyaient sur une marche, pleurant ou priant, et bloquaient le passage des suivants. Les colères des hommes se mêlaient aux cris provenant des entrailles de la terre. Notre ingénieur , lui, devait descendre l'escalier à l'encontre de tout ce tumulte ténèbreux. Aurait-il la force d'aller jusqu'au bout? Lui seul pouvait rallumer chaque étages, à condition de rester le doigt appuyé sur l'interrupteur. Pourquoi? Lui seul, il le devinait, pouvait actionner les simples boutons qui fermeraient les sas qui préserveraient encore un peu une partie de l'humanité. Il était là dès le début du projet et il connaissait presque parfaitement chaque recoin. Il fallait tenter le tout pour le tout!
Au fur et à mesure qu'il descendait l'unique escalier, il faillit être renversé par dessus le garde-corps plusieurs fois, tellement la panique était générale. D'autres fois, il butta contre des corps assis, à qui il essayait de redonner courage, mais dans ce bruit effrayant... De plus, à cette allure-là, il ne pouvait se permettre de perdre trop de temps! A chaque nouvel étage, cependant, il appuyait sur l'interrupteur de la lumière pendant 1 à 2 mn, afin que tous retrouvent un peu de repères, mais dès qu'il se retirait, tout le monde était irrémédiablement plongé dans le noir; et plus il descendait, moins il y avait de monde... Un homme, cependant, exigea que Corentin remontât avec lui chaque étage pour qu'il lui allumât « cette fichue lumière », mais il se fit bloquer violemment par un groupe qui voulait s'enfuir vite et remonter. Ceux-là, en voyant descendre Corentin avaient plus ou moins deviné ses intentions...
Arrivé enfin en bas, le seuil était désert. La voix caverneuse semblait ralentir sa complainte, et le tremblement de terre se faisait presque imperceptible. Il n'entendait pratiquement plus les hommes, déjà loin au dessus. Un flic-flac irrégulier attira son attention. Si c'était une fuite, ce serait régulier, mais si profondément dans la terre, et si proche de la mer... Après tout, les calculs recelaient peut-être quelque erreur. Y aurait-il un risque d'infiltration? Après tout, après un tremblement de terre les surprises sont réelles. Il se risqua à allumer, pour mieux se rendre compte des dégâts éventuels. Le flic-flac s'arrêta instantanément, mais ce qu'il vit n'était pas pour rassurer: les «piscines» étaient partiellement vidées, et des containers laissaient voir leurs ouvertures mal éventrées béer encore dans leur eau. Les déchets comprenaient un risque à un point que l'humain, dans sa recherche incessante de la maîtrise des éléments, n'avait jamais pris la peine d'éliminer. A vrai dire, il ne savait même pas comment faire... Et peu lui importait. Mais lui, Corentin, savait la gravité des implications, et il regrettait d'être là! Trop tard, maintenant il fallait continuer.
Un son nouveau se fit entendre, dans l'atmosphère déjà glauque. Celui-ci s'avéra presque infantile, comme le langage d'un dauphin, et qui ne sortait pas des entrailles de la terre, mais qui était là, dans cette pièce, presque à côté de Corentin...
Flic flic. Ce bruit furtif venait de là, à droite! L'eau n'arrivait pas jusque son palier. L'ingénieur savait qu'il ne fallait surtout pas marcher dans cette inondation d'eau polluée au plus haut point, cependant, il se doutait qu'il restait quelqu'un. La luminosité était suffisante, mais les couloirs séparant les bassins disséminés dans l'immense sas formaient un labyrinthe pour qui était caché plié en deux. Flic. Flic-flac. Ces nouveaux bruits de pas mouillés lui permirent de mieux localiser le bassin derrière lequel l'homme, si homme il y avait, se trouvait. Y avait-il quelqu'un de blessé? Flic, flac-flac. « _Il y a quelqu'un? Il n'eut que le silence pour toute réponse. IL Y A QUELQU'UN ? Toujours rien. » Allait-il être obligé de décoller le doigt de l'interrupteur et de mettre les pieds sur le seuil dans cette fichue flaque pour aller chercher cette personne, et dans le noir par dessus le marché ? Quelque chose flottait tout doucement dans sa direction. Il prit d'abord ça pour un casque d'ouvrier, mais quelque chose clochait: La forme était très mal découpée, et cette couleur inconnue... Son attention détournée, un grand PLAOUFFF surgit dans un bassin non loin de lui, qui lui éclaboussa tout le bas des jambes. Mais c'est suicidaire de plonger dans une « piscine »! Un énorme bruit métallique de coffre que l'on défonce accompagna une tête qui jaillit furtivement, avant de replonger dans le bassin avec force éclaboussements. Une grande queue dépassait, cette fois, et des pieds griffus apparurent brièvement. Corentin était stupéfié. La bête avait une couleur métallique qui allait des beiges aux bleus, en passant par différents gris. Il n'avait jamais rien vu de si beau. Une queue d'environ un mêtre oscillait en l'air, tantôt pour rétablir un équilibre, tantôt parce que son maître n'y faisait plus attention, et des éclaboussures jaillissaient de cet oubli. C'était un animal amphibien, sans aucun doute, mais l'énervement dont il faisait preuve à attaquer l'ouverture du container avec sa gueule, l'obligeait à rester la tête sous l'eau de longs instants. Le couvercle lâcha enfin, qui redoubla l'activité immergée de la bête. La queue se redressa , signe d'un plongeon satisfaisant de sa tête au coeur de ce qu'il recherchait, manifestement. Malgré le cri caverneux de loin en loin qui continuait de temps en temps à se faire entendre, ainsi que quelques secousses devenues presque imperceptibles, la peur de notre homme avait fait place à la fascination du spectacle qui se déroulait pourtant devant lui: Un énorme bruit de sucion émanait du bassin, avec, de temps à autres, cette magnifique queue qui s'ébrouait dans une douce vibration, et faisait encore mieux ressortir ses reflets irisés. Il observa néanmoins quelque chose de curieux : Au fur et à mesure que l'animal se nourrissait, la queue grandissait, ce qui faisait apparaître une partie du corps. Une modification de sa si belle peau lisse commença à s'opérer imperceptiblement. De toutes petites écailles apparurent, qui modifiaient encore plus joliment le mystère de cette apparition.
Un bref instant, l'ingénieur redevint homme, avec toutes ses faiblesses: Il n'était là qu'à cause des dégâts d'un animal! Dans quelles mesures avait-il déjà mit sa vie en danger à être resté ici? Signait-il là ses derniers instants, ou son acte héroïque serait-il entendu un jour par ses enfants?
Il prit le parti de calmer sa respiration et d'oter son doigt de l'interrupteur, pour mieux se concentrer.
Dans le noir, il entendait encore un tout petit peu les hommes, loin au dessus. Cris ou échos? Les gémissement d'un employé se distinguaient encore, quelques étages au dessus...
« _ Allume cette lumière. Quiooukkk » La sucion s'était arrêtée, et une voix d'enfant enjoué raisonna dans la tête de Corentin. Le bruit qui suivit cette phrase ressemblait vraiment à celui d'un dauphin. D'où venait cette voix? Pourtant, il n'avait rien entendu réellement. Le parti fut pris de couper sa respiration et de rester dans le noir, tous sens en éveil; cette voix allait-elle lui parler de nouveau ou était-ce le fruit de son imagination? « Quoouikkk. Rallume et viens te baigner avec moi! ZZZIP. Pflak. Flic flic flic. SPLAOUTCH! »Il n'était pas parti éventrer un autre container, tout de même!« _ De toutes façons, pensa-t-il, je ne peux même pas quitter le doigt de l'interrupteur si je veux y voir, quant à aller me baigner! _ Touche de ton doigt ce bouton, calme-toi, concentre-toi, et lâche-le tout doucement. Ca restera allumé... » Cette voix s'adressa vraiment à lui, comme si elle faisait partie de sa pensée. Corentin rappuya sur l'interrupteur pour en avoir le coeur net, et malgré quelque hésitation, lâcha le bouton tout doucement. La lumière resta, en effet. Et là, un spectacle des plus surprenant s'offrit à lui: dans un bassin, la tête inclinée tranquillement sur le bord, un jeune dragon le fixait...
Corinne Parro