Partir pour mieux revenir, suivre la voie, celle de ce chemin de fer oublié, où la végétation a poussé sur les rails rouillés. La voie, verte, qui
mène vers un horizon et sur sa ligne se profile le clocher d’un village, à la silhouette étrange, aux allures de chapeau de cardinal. C’est le village de Mauron, j’aime les sonorités de ce nom. En grande hâte, je me dirige vers la place du bourg pour me livrer à quelques délices du palais. Retrouver le sourire jovial de la boulangère et désigner sur l’étale, une baguette. Non pas celle d’une fée, mais ce pain qui porte le nom féminin de mauronnaise. C’est pour elle, pour l’amour de cette mauronnaise, entre autre, que j’ai traversé la forêt car elle me réjouit le cœur. Alors Mauron devient Mots ronds sur l’enseigne de la librairie tisanerie de Michèle et de Yannick.
Retrouver l’immense plaisir de parler belle littérature, de la magie des mots. De ces livres que nous avons traversés à pied comme des pèlerins et non pas parcourus des yeux comme de simples lecteurs. Ces mots qui nous habitent et nous hantent, se lovent dans nos ventres, s’immiscent dans nos chaires, font battre le sang plus vite sous nos tempes et résonnent dans nos têtes. Ces mots qui se sont mêlés et confondus avec nos vies. Dans le fond de la librairie, des bocaux rouges vermillon se tiennent serrés les uns contre les autres. Ils contiennent du thé et des épices. Chacun porte une jolie étiquette ovale et des noms qui invitent au voyage. Rêve d’enfant où nous nous croyons forts comme des géants, prêts à partir à la conquête du monde. Le liquide clapote doucement contre la paroi de la tasse, cette coupe m’est tendue et semble psalmodier. Elle fait renaitre l’ardent désir que porte chaque être en son sein, celui de la rencontre.
Et le chemin m’appelle, je m’engage dans la rue Prépois, le nom de la brocante Renaissance m’incite à faire une nouvelle halte. Parmi les objets, un sac de cuir avec un joli fermoir attire mon regard. Dans le fond de celui-ci, un papier jauni, une écriture élégante à l’encre délavée sur lequel est inscrit cette missive « Je t’écris de nulle part car ma mémoire est silencieuse, mais je t’attends… ». Ces quelques lignes me disent qu’elle m’attend, elle, la forêt, Brocéliande. Je cours presque dans la rue
nationale vers le pont qui enjambe le Doueff, le long duquel se trouve le lavoir. Je bifurque à droite, par le lieu dit de la Folie, je cherche fiévreusement Brocéliande, cette contrée merveilleuse, ce « pays où l’on arrive jamais » et le chemin le plus simple est souvent le moins fréquenté. Prêt du plan d’eau, arbres et arbustes se sont enflammés de vert, ils célèbrent le retour du printemps, celui que nous attendons tous pour rajeunir du dedans
et faire battre plus fort nos cœurs. Au bord de l’eau, je me tiens sur un seuil, lieu hautement magique gardé et défendu par le dragon, le génie du lieu de Brocéliande. Ce seuil où le visiteur qui vient à sa recherche et à sa rencontre est assailli de toutes les intuitions, les
prémonitions qu’effacent maintes sollicitations de notre quotidien, de cette agitation du dehors. Porte, entre le au-dedans et le dehors. Grande ouverte dans notre enfance, passage, va et vient et plus tard, à l’âge adulte nous ne pouvons plus accéder, circuler car la porte s’est refermée. De l’autre côté, les fées continuent à broder silencieusement la trame de nos destins.
Je contemple la surface de l’eau, tout est calme, paisible et cet endroit devient celui de l’envers. Une frontière entre le vraisemblable et l’improbable. Brocéliande est là, un pays où les loirs peuvent aussi dormir dans les théières, contrée où les livres sont magiques car écrits en lettres de lune. Je me laisse choir dans l’herbe, gagnée par le sauvage, cette part de nous-mêmes qui cherche désespérément à vivre au plus près de la nature et à s’unir à la terre, cet instinct qui nous revient de droit. Brocéliande se révèle et se
réveille. Dans le ciel s’allume les étoiles une à une, vient alors le rituel subtil de l’attente, les jeux de l’imaginaire, la promesse languissante de cet autre printemps. Des mots chuchotent dans ma tête « Je t’attends, je te tendrai la coupe, ce vin herbé qui mène du philtre au Graal » Brocéliande nous invite au-delà du miroir, à déchirer le voile des apparences. Tout à coup, je pense à ces petits riens qui pourtant donnent un surcroit d’intensité à ce que nous appelons communément la « vie » mais qui n’est que son ombre portée.
La littérature du Moyen Age nous a transmis deux grands mythes : la légende de Tristan et Iseut et celle du Graal. Au cœur même de ces romans, se trouvent enchâssés deux objets fascinants : le philtre et le graal. Bien des interprétations ont été et sont encore proposées aujourd’hui, mais ces objets gardent précieusement leurs parts de mystère. Ils sont là pour faire « sens » et transmette un message. A chacun d’y trouver sa résonnance.
Le Graal
Huit siècles après avoir ébloui les rêves du Moyen Age, le Graal nous fascine toujours par son mystère. Cratère d'initiation, chaudron magique ou Saint Calice. Comme le chevalier Perceval, l’homme sait désormais qu’il y a un sens, une orientation, à sa vie. Sa recherche agit comme un principe d’aimantation.
Alors, le chemin du Graal est-il un sentier du dehors ou une voie du dedans ?
Le philtre
Celui dont on ne peut omettre lorsque l’on conte la légende de Tristan et Iseut. Ce boire qui rend amoureux fait d’herbes broyées et préparé selon un rituel précis, mais son pouvoir est, comme celui de l’Amour, au-dessus de la mesure humaine, donc dangereux.
Et si le Graal était l’antidote du philtre ?
Le dragon
Dans la plupart des récits merveilleux, le dragon représente pour le chevalier la dernière étape sur le chemin de la quête. Tous ces dragons ont un point commun la puissance de leur souffle. Ce souffle qui traverse chaque être, trésor de nos demeures, celles de nos corps bien sur . S’il est à la merci des moindres émotions, il devient fol du logis. Quant à celui qui l’a conquis il devient le héros victorieux.
Le génie du lieu
Tout lieu est investi d’une puissance ou d’une énergie. Brocéliande en est un magnifique exemple. Elle est par excellence le réceptacle du mythe arthurien. Au fond des bois, personnages et créatures sont prêts à revivre dès l’instant où nous les évoquons, les invoquons. Porte de l’Autre Monde, Brocéliande est un lieu d’épreuve solitaire et de transformation. Nul ne se connaît vraiment s’il n’a pas osé comme le chevalier s’aventurer et cheminer sur ses grandes allées forestières, Brocéliande devient alors Voie du dedans.