Néant !... Quel nom pour un village!... Et pourtant, il existe bien et il n'a nullement l'intention de s'abîmer dans les eaux de l'Yvel ou de volatiliser dans le vent de Brocéliande.
Il est vrai que dans la langue bretonne, ce mot veut dire "ciel". Et c'est bien une histoire de ciel qui se déroula là il y a fort longtemps.
Dans un château aux tours crénelées, le château du Bois de la Roche, vivait un méchant homme et une délicieuse petite fille. Le méchant homme s'appelait Messire de Volvire. Et sa fille Anne.
Cette année-là sévit une grande sécheresse. Les innombrables pauvres furent plus pauvres encore. Nombre furent ceux qui moururent de faim. Chaque jour, sonnait le glas des trépassés.
"Encore un, se lamentait-on, qui n'aura plus jamais faim !"
Devant cette misère, Messire de Volvire demeurait insensible. Ses greniers débordaient de blé. Dans son cellier, peu de barriques résonnaient. Quand à son or, il remplissait sept grands coffres. De quoi nourrir tous les bretons pendant une année entière. Mais malheur à l'affamé qui venait implorer la pitié du châtelain du Bois de la Roche !... il était roué de coups et jeté dans les douves où, souvent, il terminait sa misérable existence.
Mais près de la haine germait l'amour. Près du péché fleurissait la vertu. Près du monstre s'épanouissait une délicieuse enfant. Anne avait alors 14 ans. Ses cheveux blonds comme les blés de l'Armorique, ses yeux bleus comme les eaux de la "petite mer", son teint frais et rose comme la bruyère de la lande, plongeaient tout le brave monde dans le ravissement.
"Qu'elle est belle notre petite maîtresse et qu'elle est bonne ! ..." Anne en effet ne pouvait voir pleurer sans pleurer, souffrir sans souffrir... Son coeur était profond et insondable comme ses yeux. Hélas, Messire de Volvire ne pouvait tolérer que sa fille ne fut pas à son image. On dit qu'il la fouetta jusqu'à son sang, un jour qu'il la vit sourire à une petite bergère de son âge. Peut-être l'eut il égorgé un soir de la triste année mais...
Et c'est ici que le ciel vint visiter la terre. Anne entendit des bruits dans la cour d'honneur. C'était les valets qui chassaient une femme et ses deux enfants.
"- Pas de manants dans ces lieux ! hurlaient-ils.
- Que se passe t-il ? interrogea rudement Messire de Volvire."
Anne de répondre : " - Mais père, ce sont les valets qui se chamaillent.
- Sale vermine, rugit Volvire, vous aurez du fouet à mon départ pour la chasse !"
Et il chaussa ses bottes. Pendant ce temps, Anne avait disparu. Dans la cuisine, elle remplissait son tablier de miches odorantes sous le regard débonnaire du maître-queux.
"- Maîtresse, si votre père vous voyait !
- Je le sais, mon bon Bertrand, il me tuerait... Mais je ne puis les laisser partir ainsi..."
Et Anne se précipita dans la cour. Il était temps. La lourde porte se refermait sur la femme et sur ses enfants. A la vue de la petite fée de Brocéliande, les valets cessèrent de crier et les malheureux d'implorer. Anne s'avançait, angélique et souriante. Des mains décharnées se tendirent, les miches furent reçues avec la même ferveur que la sainte hostie.
C'est alors qu'apparut, le faucon au poing, Messire de Volvire. Il avait vu, tout vu. Sa colère allait se déchaîner. Elle serait démentielle.
Mais tout à coup, il se mit à sourire. Dans les mains de la femme et de ses enfants, dans le tablier de sa fille, il ne voyait plus que des roses. Oui, des roses.
Par ce beau soir d'automne, il retrouva son coeur d'homme et Anne la liberté de faire le bien...
Texte de Henri Thébault